Le jour où j’ai rencontré David Simon

Le 13 octobre, j’ai rencontré David Simon, le créateur de The Wire. Par moins 8000°C, me voilà debout à 18h30 dans un vieux garage jouxtant le très chouette Monte-en-l’air à Ménilmontant. Le garage avait été un peu organisé comme une salle de conférence : une vingtaine de chaises (pour plus de 200 personnes), une scène avec quatre chaises, des micros, deux tables et une bouteille de whisky. On a tous un peu sourit en voyant la bouteille. Flashs de Jimmy McNulty et Bunk Moreland. Il fait carrément froid et on est un peu inconfortables mais comme le dit ma voisine de derrière : « c’est Rock & Roll ». On nous informe vers 19h00 que David est dans le taxi, ne vous inquiétez pas. On s’inquiète pas, on attend. Vers 20h00, il arrive ! A bout de souffle, il monte sur scène et nous explique en rigolant que c’est de la faute du taxi qui avait compris « boulevard de Ménilmontant » et pas « rue de Ménilmontant ». Les habitants du quartier, dont je fais partie, ricanent, dubitatifs : ça met cinq minutes d’aller de l’un à l’autre. Il s’installe, et tout est oublié.

© Crédits image Le Monte-en-l’air

David Simon est venu pour présenter son nouveau livre, Baltimore, ou plutôt la traduction française aux éditions Sonatine d’un livre qu’il a écrit en 1991 : Homicide: a year on the Killing Streets. Livre qui a inspiré la série Homicide : life on the street de Paul Attanasio (Dr House) diffusée de 1993 à 1999 sur NBC. Sur la scène donc, David Simon, Heloïse Esquié à qui l’on doit la traduction française, Jérôme Schmidt, fondateur des éditions Inculte anime la soirée et Philippe Aronson sert d’interprète.

La première question qui lui est posée porte sur son expérience lorsqu’il a écrit le bouquin. Il nous raconte alors son année passée au sein de la brigade criminelle de Baltimore en tant que reporter au Baltimore Sun. Le ton est décontracté, émouvant. Il a probablement raconté son histoire 600 fois mais ne semble pas lassé de la partager encore. Il nous raconte les bizutages de la brigade, les gars de l’équipe. Il fait un parallèle entre l’ambiance dans la brigade et celle dans un vestiaire d’une équipe de base-ball. A l’écoute de son récit d’outsider au sein d’une équipe gonflée de testostérone me reviennent des images de Generation Kill où l’on suivait un journaliste de Rolling Stones auprès des « Boys » en Iraq. Puis il en vient à nous parler de sa première scène de meurtre. Il se souvient de chaque détail. Son nom, ses factures impayées sur la table, le dessin de sa fille sur le frigo, les résidus de cocaïne et le sachet de riz éventré par terre. Moment d’émotion. Vite interrompu par un aveu : il ne se souvient pas aussi bien de tous les corps qu’il a eu l’occasion de voir. Dans une ville qui a compté 223 meurtres en 2010, c’est impossible de tous les retenir.

La conversation continue pendant que la bouteille se vide petit à petit. Jérôme Schmidt demande à David Simon comment on peut expliquer les différences entre la ville américaine et la ville française. C’est alors le début d’une discussion passionnante sur le passé de Baltimore mais aussi de toutes les anciennes villes industrielles américaines. David Simon nous replonge dans l’histoire américaine et principalement le Federal Aid Highway Act de 1956 : Eisenhower a été marqué par un voyage de deux mois entre Washington et San Francisco et s’est dédié à la création des autoroutes aux Etats-Unis. Pour vendre son projet est né le rêve américain : une maison en suburb avec un bout de jardin et une clôture blanche. Un drapeau qui flotte dans le frontyard et la certitude d’arriver à son travail en ville en une demi-heure grâce aux nouvelles autoroutes. Très vite, tous les habitants de la classe moyenne américaine ont voulu ce rêve et ont quitté la ville. Se sont créées des banlieues tranquilles et blanches tandis que ne restaient dans la ville que ceux qui n’avaient pas les moyens de s’offrir ce rêve : une population majoritairement noire et pauvre. Petit à petit, David Simon nous dépeint un Baltimore tel qu’on l’a découvert dans The Corner ou The Wire : une ville violente, un peu laissée à elle-même et à plus de 60% noire. Simon conclut en riant que Eisenhower a beau être un héros pour nous, chez eux ça reste un putain de criminel.

La conversation dérive alors sur les solutions pour régler la crise de la ville aux Etats-Unis. A cette question, David Simon nous avoue qu’il a été surpris d’entendre très souvent la même chose concernant son œuvre sur Homicide, The Corner, The Wire ou Treme : les gens ont cru qu’il ne croyait plus dans la ville, il précise que ce n’était pas du tout ce qu’il essayait de démontrer. Il dit que si la ville a été abandonnée, elle reste néanmoins pour lui l’avenir de la société. La conversation se complexifie en même temps que la bouteille de Whisky passe de main en main, on est comme  embarqué dans une discussion échauffée et alcoolisée entre des vieux copains. C’est très marrant à regarder, Philippe Aronson galère avec quelques phrases, une jeune fille dans le public l’aide à traduire en criant quelque chose en direction de la scène. Deux cent paires d’yeux se rivent sur elle. Ce que David Simon essayait de dire c’est qu’on néglige l’importance des syndicats dans les villes industrielles. Pour lui, un pays devrait prêter de l’argent à un autre uniquement si le pays receveur accepte d’engager un réel débat avec les syndicats de son industrie. Je sens que partout autour de moi, les gens se remémorent la deuxième saison de The Wire : les docks, l’Union, les Sobotka…  David Simon est persuadé que la croissance d’une ville ne peut arriver que si dans cette ville existe un réel dialogue entre ce qu’il appelle « le capital » et les syndicats. Où les deux partis se battent continuellement sans jamais gagner. Il regrette la disparition de cette dynamique à Baltimore.

Il y a un moment de silence impressionné après son analyse, silence qu’il brise en se justifiant « well, you asked ! ». Rires. La conversation prend une tournure plus légère, on passe sur le sujet de la télévision. Jérôme Schmidt remarque qu’il y a une sorte de culture de la précipitation dans son œuvre. Ses personnages semblent sans arrêt se battre contre le temps, contre le système et sont toujours rattrapés. David Simon nous rappelle que de la précipitation, il y en a partout et surtout à la télévision. Il nous raconte qu’il n’aurait pas envisagé de créer une série sur une chaîne de networks qui sont précipités par la publicité mais que quand les chaînes à péages (HBO, Showtime) sont arrivées, débarrassé de la contrainte de la publicité il a enfin pu raconter son histoire au rythme qu’il souhaitait.

Pour conclure, on demande à David Simon de nous raconter une anecdote de tournage qu’il retiendra toujours. Il part dans une histoire géniale que je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager. Un jour, sur le tournage d’Homicide, ils se trouvent dans un coin de Baltimore avec deux des inspecteurs-acteurs en costume qui sortent de leur fausse voiture de flic pour tourner la scène. Ils prennent leurs marques quand un jeune type déboule à toute allure sur la scène, voit les faux flics, s’arrête précipitamment et dit « Oh Shiiit ». Et de lui-même, vient poser ses mains sur le capot de la voiture. Incrédule, l’équipe de tournage se retourne et voit arriver en courant les deux agents de sécurité du drugstore du coin. Ceux-ci secouent le t-shirt du jeune et laissent tomber tout ce qu’il a piqué dans le magasin. Puis, ils se retournent vers les acteurs et leur demandent s’ils peuvent lui passer les menottes. Très très doucement, un acteur se penche vers l’oreille du garde et lui murmure « …. It’s a tv-show…. ».

La salle est hilare. Les applaudissements retentissent chaleureusement. Je ne regrette pas d’être venue. Maintenant, je vous laisse, je vais commencer Baltimore. Salut.

La minute publicité : Le Monte en l’air est une libraire / Galerie très chouette rue de Ménilmontant dans le vingtième. Leur page facebook est ici. Le livre Baltimore de David Simon traduit par Heloïse Esquié est sorti aux éditions Sonatine à 23 euros et pour le moment, il est vachement bien.

AP

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